De grandes espérances, de Charles Dickens

En choisissant un livre de Charles Dickens pour mon Challenge ABC je dois dire que je craignais sa lecture. Un monstre sacré comme Dickens ne pouvait écrire que des livres terriblement sérieux et durs à suivre tellement ils devaient contenir de la Culture avec un grand C! Eh bien… pas du tout.
Je n’ai quasiment pas vu passer ce livre, sauf le dernier quart mais je dirai plus loin pourquoi.
Un petit résumé du vraiment tout début de l’intrigue:
Pip est un jeune garçon rêveur et sensible. Élevé par une soeur revêche et un beau-frère d’une nature excellente mais tenu sous la coupe de cette maîtresse femme, il aime à traîner au cimetière où sont enterrés ses parents. Les pierres tombales, bien évidemment, ajoutent à l’atmosphère lugubre de l’Angleterre dépeinte par Dickens, toile de fond au récit de l’ascension sociale de Pip.
Enfant, avant même qu’un héritage inattendu éveille en lui « de grandes espérances », il voit le monde à travers le filtre étrange de son imagination qui frise parfois le surnaturel et le prédispose à la rencontre avec deux êtres qui vont transformer sa vie : un forçat évadé, figure qui reparaîtra de manière récurrente, et Miss Havisham, vieille folle qui n’a de cesse, pour venger sa jeunesse bafouée, d’exhorter Estella à briser le coeur de toute la gent masculine. C’est chez elle, dans une demeure au temps assassiné, qu’il fera l’apprentissage des bassesses de la nature humaine.

dickens

Les espérances évoquées dans le titre sont celles de tous les personnages, du principal aux plus petits.
Pip espère ainsi toute son enfance obtenir de l’argent afin de s’élever au-delà de sa condition de simple apprenti forgeron, puis durant son adolescence et l’âge adulte il espère rencontrer son illustre bienfaiteur dont il ne connaît rien. Par-dessus tout, il espère conquérir le coeur de la belle Estella, aussi inacessible que les étoiles dont elle porte le nom. Cependant, le lecteur se rend bien vite compte que quelque chose cloche dans tout cela car c’est un Pip ayant déjà vécu tout cela qui narre l’histoire; et il ne manque pas de faire des allusions quant à la folie de ses rêves.
Les grandes espérances sont également celles de Miss Havisham qui ne souhaite qu’une chose: se venger des hommes pour ce qu’ils lui ont fait endurer. Ce sont celles de Joe, le père adoptif de Pip (bien qu’il ne soit jamais nommé de la sorte). Ce sont celles de Wemmick, le clerc implacable et froid au travail, mais familier et sympathique une fois chez lui. Ce sont celles du terrible Orlick, un personne trouble et effrayant sans qu’on sache bien pourquoi. Et ce sont même celles, extrêmement bien cachées, de Mr Jaggers, l’avocat inflexible qui manifeste autant de chaleur humaine qu’un iceberg.
Le style est vraiment très agréable, l’intrigue évolue bien sans qu’on s’impatiente (enfin, sauf le dernier quart), Dickens n’a pas oublié d’inclure une certaine dose d’humour – teinté de noir par moments (certaines scènes seraient très drôles dans un film par exemple) et l’histoire est en somme une fable sur l’argent qui corrompt même les meilleurs (en tout cas, c’est comme ça que je l’ai perçue).
On retrouve même une bose dose de suspense, ce qui ne gâche rien. Un exemple:
Dans le conte oriental, la lourde dalle qui doit tomber sur la couche d’apparat dans l’ivresse de la victoire est lentement extraite de la carrière, le tunnel où courra la corde destinée à maintenir la dalle à sa place est lentement creusé dans le roc pendant des lieues, la dalle elle-même est lentement soulevée et ajustée à la voûte, la corde est assujettie à la dalle, et va rejoindre à plusieurs milles de là le grand anneau de fer. Tous les préparatifs achevés à grand-peine, lorsque l’heure est venue, on éveille le sultan au milieu de la nuit, on lui met dans la main la hache aiguisée qui doit détacher la corde du grand anneau de fer; il frappe, la corde se rompt, disparaît dans le tunnel et la voûte tombe. De même pour moi; tous les travaux proches et lointains qui tendaient au même but étaient achevés; en un instant le coup fut frappé et le toit de ma forteresse s’écroula sur moi!

Cependant, j’ai quelques petites remarques à faire. Ainsi, l’évolution de Pip paraît complètement improbable. Par exemple, lorsqu’il apprend qu’il est un riche héritier, Pip est un jeune apprenti forgeron d’environ quinze ans si je ne me trompe pas. A cet âge-là, on peut dire qu’un être humain est influençable, certes… mais avec déjà des bases bien établies concernant son comportement, son caractère, ses habitudes, ses connaissances, ses habilités, etc. Cela d’autant plus que dans les années 1860 et des brouettes, l’adolescence était un concept inexistant: à quinze ans on était adulte et on bossait pour gagner sa croûte, point barre.
A cela il faut également ajouter qu’à cette époque-là, la distance entre les classes aisées et les classes pauvres était aussi facile à franchir qu’un gouffre béant. On pouvait difficilement passer d’un monde à l’autre à moins d’être pris très jeune à son milieu. Qu’à cela ne tienne!, pour Dickens, du jour au lendemain Pip prend des manières très mondaines et se comporte avec tous les tics d’un lord. Mouais…
Néanmoins, cela ne gêne pas la lecture du roman donc cela importe peu.
Par contre, venons-en maintenant à ce fameux dernier quart avec lequel je radote depuis tout à l’heure. Sans lui, le bouquin aurait été absolument génial. Sans lui, l’histoire aurait été tout à fait cohérente. Sans lui, je n’aurais pas eu envie d’entrer en communication avec Dickens dans l’au-delà pour lui demander ce qu’il lui avait bien pris de rédiger cette partie-là.
Ce quart commence au moment où Pip apprend enfin, après un suspense insoutenable qui a fait craindre pour lui la pire des malédictions, qui est son mécène et comme celui-ci a obtenu son argent .
On s’attend à un être épouvantable, un véritable Marquis de Sade mâtiné de Gilles de Rais! A vrai dire… ce n’est pas du tout ça et le soufflé retombe telle une vieille crêpe. Enfin… il est très probable que dans l’Angleterre Victorienne avoir une telle ascendance était pire que d’avoir un loup-garou dans la famille. Mais cela m’a laissé de marbre.
A la suite de cette révélation s’ensuit alors un imbroglio tout à fait imbuvable sur le fait que ça soit atroce d’être en contact avec une personne pareille, ô mon dieu il faut s’en débarrasser, oh et puis non en fait c’est quelqu’un de super sympa, la pauvre a eu tant de malheurs… Re-mouais.
J’ai particulièrement abhorré (carrément! ;)) le retournement de situation « à la Molière » où l’on découvre les origines d’Estella. Ça n’apporte vraiment pas grand-chose à l’intrigue et ça dure une centaine de pages environ. A la fin on ne peut pas s’empêcher de se faire la réfléxion « quoi? Tout ça pour ça? Mais ça n’apporte rien sauf une énorme digression! ».
Pis: après ce looooooong passage, l’histoire reprend et une fin douce-amère vient rapidement conclure le roman. Alors pourquoi nous avoir conté tout cela? J’ai peut-être raté quelque chose.
Quant à la morale du roman, elle est simple: l’argent mal acquis ne profite jamais, qui plus est il a la capacité de corrompre même le meilleur des hommes. Seul le travail personnel permet à un individu d’avoir le repos de l’âme. Pourquoi pas? Après tout, on est dans un roman victorien! clindoeil

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Classé dans Lecture dans le cadre du Challenge ABC 2008

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