Le Trône de Fer, de George R. R. Martin

J’avais choisi à la lettre M un auteur que je connais déjà et que j’adore, Carson McCullers. Puis plusieurs discussions avec des potes de mon geek m’ont mené à hésiter entre McCullers et Martin… vous voyez aujourd’hui le résultat de mes hésitations. 🙂

Dans ce billet je ne vais pas parler seulement du premier tome (ce que j’avais prévu de faire à la base), mais des neuf premiers tomes du cycle, chez les éditions J’ai Lu. Il y en onze en tout à être sortis mais après avoir lu coup sur coup les neufs premiers j’ai besoin de m’aérer un peu la tête en lisant autre chose.

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Je crois bien que j’ai trois éditions différentes, les présentations sont pas les mêmes…

Alors, pour résumer un peu le début de l’histoire: Après avoir zigouillé le roi légitime mais complètement fou du Trône de Fer quinze ans auparavant, Robert Barathéon est devenu le souverain des Sept Couronnes. Cependant, il vient de perdre sa Main (une espèce de premier ministre) d’une façon très étrange et brusque, et demande l’aide de son ancien compagnon de combat, Eddard Stark, gouverneur des froides terres du nord. Celui-ci accepte bien malgré lui cette offre et quitte alors son domicile avec une partie de sa famille (l’autre reste pour gouverner le Nord) pour devenir Main du Roi .

A son arrivée dans la capitale du royaume, Eddard Stark découvre un monde pourri par le mensonge, les intrigues de cours et l’hypocrisie. Pas facile de vivre dans un monde pareil quand on est soi-même un personnage probe et loyal…

Cependant, le terrible hiver qui peut durer plusieurs années approche et des créatures effroyables se massent aux portes des terres du nord tandis que sur un autre continent, les deux seuls héritiers en vie du précédent roi légitime complotent afin de recouvrer le trône des Sept Couronnes et cherchent à constituer une armée.

Je n’en dirai pas plus sur l’histoire, ça serait gâcher tout le suspens. 🙂

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Comme tout cycle de fantasy, l’univers du « Trône de Fer » se déroule dans un monde fantastique où les dragons, les géants, la magie et consorts existent.

Néanmoins, ne vous y méprenez pas: l’histoire est centrée sur les protagonistes humains. Et qu’ils soient rois, chevaliers, grandes dames et beaux sires ou petit peuple et pires raclures… cela ne change rien à l’affaire, ils sont tous profondément humains, avec des défauts et des qualités comme vous et moi.  Certains sont assoiffés de pouvoir, d’autres aspirent juste à mener leur petite vie tranquille, il en est qui mènent le jeu… et d’autres qui deviennent leurs marionnettes, inconsciemment ou pas. Car dans le trône de fer, il n’y a qu’un seul jeu qui est digne d’intérêt: le jeu des trônes (c’est d’ailleurs le titre du premier volume en anglais, « a game of thrones »).

Les joueurs « suprêmes » manipulent à qui mieux mieux ceux qui sont incapables de se rendre compte qu’ils ne sont que des pions ou qui ne peuvent échapper à ce rôle… et comme dans tout jeu de stratégie, les pions ne servent qu’un temps pour affronter l’ennemi puis on s’en débarrasse une fois qu’ils n’ont plus d’utilité. George R. R. Martin sacrifie ainsi son cheptel de personnages au fur et à mesure que l’intrigue avance. Si vous êtes du genre à vous attacher fusionnellement aux personnages, vous risquez de ne pas vous en remettre. Qu’ils soient secondaires ou sur le devant de la scène, bon ou mauvais, jeunes ou vieux… ils finissent tous pas y passer. Comme dans la « vraie vie ».

Cependant, le manichéisme n’est pas de mise dans « le trône de fer ». En effet, l’histoire est vécue par le biais des personnages, chaque chapitre indiquant l’individu dont nous suivons le point de vue. Eddard Stark, Lady Catelyn son épouse, certains de leurs enfants comme Arya, Sansa ou Bran… mais également Jaime, Tyrion ou encore Cersei (les « méchants » au début du cycle). Le lecteur en vient ainsi à comprendre les motivations de chacun et celui qui passait pour la pire des pourritures devient tout à coup un gars bien sympa qu’on plaint… ou au contraire, celui qui avait l’air d’un gars bien devient un assassin… dont on saisit malgré tout les motivations sous-jacentes.

De plus, une autre grande force de ce cycle est la capacité des individus à évoquer d’autres situations, d’autres histoires. Par exemple, Eddard Stark, sa femme et leur relation à leur fils aîné Robb m’ont beaucoup rappelé le début de Dune. On pourrait presque les intervertir avec Leto Atréides, Lady Jessica et Paul.

Il y a également du Madame Bovary dans Sansa Stark qui rêve d’amour courtois alors que la plupart des hommes qui l’entourent sont des soudards assassins, violeurs et pilleurs. En gros c’est une gourdasse totale qui me donne envie de la secouer comme un prunier.
Et à l’opposé de Sansa, Cersei Lannister (la reine donc) ressemble énormément à Lady Macbeth. Elle pousse les autres à faire ce qu’elle souhaite en les manipulant avec maestria, elle est froide, déterminée, n’hésite pas à donner de sa personne (dans tous les sens du terme) et aussi venimeuse qu’un aspic.
Enfin, Jon Snow et son loup-garou font inévitablement penser à l’Apprenti Assassin de Robin Hobb… en beaucoup moins agaçant pour moi (« je le fais mais je le fais pas mais si mais non c’est mal mais c’est mon devoir », ça me rend dingue).

tr_ne_de_fer_tome_1Bien que j’insiste sur les aspects « intrigue » et « caractère des personnages », « le Trône de Fer » possède une autre force: ses descriptions. Martin a été (est toujours?) scénariste, et ça se sent. Il ne néglige pas ses « décors » et leur donne une dimension tout à fait réelle.
Ainsi, les continents sont très différents en fonction du climat qui y règne, il y a des marécages et des cours d’eau qui entravent le passage des armées, des déserts meurtriers pour qui ose les traverser, des contrées où le vin y est meilleur qu’ailleurs grâce au temps toujours clément…
Les tenues sont également très détaillées et chaque Maison majeure ou mineure arbore ses propres armoiries… à un point tel que parfois ça en devient saoulant. Quand on voit une description de personnes tout ce qu’il y a de plus mineurs et de leurs armoiries pendant une vingtaine de lignes, ça devient vite très casse-pied. D’autant plus que c’est un tel flot d’informations qu’on l’oublie aussitôt. Et que ce type d’énumération se présente quand même pas mal de fois dans certains tomes. Mais ce n’est qu’un petit défaut par rapport à la qualité des descriptions. 🙂

Martin n’hésite pas non plus à être réaliste, ce qui risque d’écoeurer certains lecteurs. Relâchement des sphincters au moment de la mort, personnages qui se pissent dessus de peur, et même femmes ayant leurs règles (tabou suprême quand on y pense; il suffit pour s’en rendre compte de voir une pub pour des tampons ou des serviettes hygiéniques, le liquide est toujours… bleu??? Quelle femme perd ce genre de liquide?)! Malgré tout, dans mon cas le réalisme de ces descriptions pas forcément ragoûtantes a constitué un attrait supplémentaire.

Enfin, j’en viens à une force tout à fait majeure du cycle du Trône de Fer sans laquelle ces livres seraient bien moins intéressants dans leur édition française: son traducteur, Jean Sola.
Cet homme traduit divinement bien, je ne vois rien d’autre à dire. Il a été chercher d’anciennes tournures françaises, d’anciens mots peu usités et a fait un travail remarquable.
C’est comme ça que j’ai vu le terme « engeance » apparaître dans le roman, ce qui m’a vraiment plu. A l’heure actuelle c’est un mot quasiment en voie d’extinction, peu de personnes semblent connaître sa signification… alors que pour moi c’est un mot courant que j’emploie très souvent. Mais seulement parce que mes grands-parents l’utilisaient dans leur patois (« mauvaise engeance » est une insulte que je prononce volontiers ^^;).
Jean Sola a également veillé au grain pour ce qui est des petits détails. J’en veux pour preuve le personnage de Brienne de Torth… qui s’appelle dans la version originale Brienne de Tarth. Vous allez me dire « c’est un ptit détail de rien du tout ». Certes… mais ce détail suffit à ne pas rendre Brienne plus ridicule qu’elle ne paraît dans « Le Trône de Fer ». Je suppose que le traducteur a pensé à la lecture qu’en feraient les lecteurs français… et que Brienne se serait retrouvée bien rapidement appelée « de Tarte ». Pas terrible pour une héroïne. [Ce n’est qu’une hypothèse, si quelqu’un peut l’infirmer ou la confirmer, ça m’intéresse! :-)]

Voilà pour les aspects « achetez cette saga! ». pompom

En ce qui concerne les aspects négatifs, j’ai un gros coup de gueule à pousser contre les éditeurs français du Trône de fer, Pygmalion et J’ai Lu.

Tout d’abord, pourquoi avoir traduit « A Song of Ice and Fire » (« Un Chant de Glace et de Feu ») par « Le Trône de Fer »? Si l’auteur a mis l’emphase sur la glace et le feu, qui représentent certainement des choses importantes dans sa saga, pourquoi aller mettre l’accent sur le trône de fer? Le lecteur perd une part de la signification de l’histoire je pense, et il semblerait que nous nous en apercevions surtout dans les tomes encore à venir avec les révélations sur le fils du prince Rhaegar, définit comme étant « un chant de glace et de feu ».

Ensuite, c’est quoi cette histoire de diviser chaque tome anglophone en deux, voire trois, voire quatre tomes français? A l’heure actuelle il n’est sorti que quatre tomes en anglais… et nous, francophones, nous retrouvons avec DOUZE tomes chez Pygmalion et ONZE chez J’ai Lu (incomplets)!?
Pour avoir moi-même fait de la traduction, je sais bien que l’anglais est une langue plus concise que le français et qu’il est habituel de voir un livre traduit en français prendre jusqu’à un tiers supplémentaire de volume… mais là, passer de quatre à douze??? Ça sent l’histoire de gros sous à plein nez cette affaire-là… surtout quand on voit que j’ai acheté le tome quatre anglais (« A Feast for Crows », « Un Festin pour les Corbeaux ») pour 10.50€ tandis que les deux tomes représentant les deux premières parties de ce volume en français sont à 8€ l’unité… Si « A Feast for Crows » est départagé en quatre, cela reviendra à 32€ le bouquin complet. Plutôt cher je trouve. Et ce d’autant plus que dans un autre domaine, un pavé comme « Les Bienveillantes » a réussi à être imprimé en un seul volume! Groumpf.

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A gauche, le quatrième tome en anglais ; à droite, les deuxième et première parties en français… la troisième arrivera un de ces quatre

De plus, je n’aime pas non plus les titres donnés à ces différentes parties. « A game of Thrones » (« Le Jeu des Trônes ») devient chez J’ai Lu « le Trône de Fer » et « Le Donjon Rouge », « A Clash of Kings » (« Un Affrontement de Rois ») se transforme en « La Bataille des Rois », « L’Ombre Maléfique » et « L’Invicible Forteresse »… Si toute traduction est une trahison, là c’est carrément un massacre. Surtout quand on voit que le tome trois, « A Storm of Swords » a été scindé par un éditeur anglophone en deux sous les titres « Steel and Snow » (« Acier et Neige ») et « Blood and Gold » (« Sang et Or »), bien plus respectueux de l’univers du Trône de Fer…
Enfin, pour bien parachever le tout, l’édition française a zappé 95% des appendices situés à la fin des volumes anglophones alors que ceux-ci permettent de s’y retrouver dans la foule des personnages et des Maisons… Re-groumpf.
Franchement, j’aimerais bien avoir des explications à ces changements, histoire de comprendre un peu tout ça.

Pour terminer ce billet, comme vous l’aurez compris, le cycle du Trône de Fer est pour moi mon deuxième gros coup de coeur de l’année après Jane Eyre. Achetez-le!!!  coeur

P.S: Bon maintenant il ne reste plus qu’à attendre que les trois derniers tomes sortent… ou plus exactement que George R. R. Martin les écrive. ^^;
P.P.S: Bonne nouvelle (si vous lisez l’anglais), « A Dance with Dragons » sortira fin septembre si tout va bien. Pour suivre l’actualité de George R. R. Martin, son site officiel.
P.P.S: Michael Komarck a fait des illustrations magnifiques de ce cycle, tapez « a song of ice and fire » dans Gogol et vous pourrez en admirer certaines.

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Classé dans Lecture dans le cadre du Challenge ABC 2008

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